Entretien avec la compositrice Zana Zaganjori

En marge de notre prochain concert a cappella et de la création de la pièce Comme un canard, écrite sur un poème de Maram al-Masri, nous nous sommes entretenus avec la jeune compositrice française Zana Zaganjori. Elle revient sur son parcours musical précoce, son rapport à l’enfance et les procédés de composition qu’elle a mobilisés pour écrire cette œuvre.

Pourriez-vous nous parler de votre parcours musical ? Comment en êtes-vous venue à signer des compositions à un si jeune âge ?

J’ai commencé mes études musicales à Albi par le chant choral. Par la suite, j’ai pratiqué le piano, mais aussi le Cristal Baschet, un instrument qui se joue en frottant des tiges de verre. J’ai poursuivi mes études en licence de musicologie à l’Université Lumière Lyon 2, tout en me formant dans plusieurs conservatoires : j’ai notamment obtenu un DEM d’écriture  à l’École nationale de musique de Villeurbanne et un DEM de formation musicale au CRR de Toulouse. Aujourd’hui, je complète ce parcours par un master à l'Académie Royale de Musique du Danemark (Det Jyske Musikkonservatorium), dans un cursus spécialisé en direction de chœur de musique pop.

En tant qu’interprète, je suis choriste et assistante de direction au sein de l’ensemble Mikrokosmos. J’ai également fondé mon propre ensemble a cappella spécialisé dans le répertoire pop, « VOX POP », que je dirige et dont j’assure la direction artistique. Par ailleurs, j’enseigne le chant choral dans différents conservatoires et j’anime des ateliers consacrés au Vocal Painting.

Et bien sûr, je suis compositrice et arrangeuse. J’ai commencé à composer et à arranger de la musique dès le collège. Mes études théoriques ont nourri cette pratique évidemment, mais ma principale source d’inspiration reste l’expérience d’interprète. Baigner dans le répertoire et le pratiquer au quotidien a été déterminant pour moi.

Qu’est-ce qui vous a d’abord inspirée dans le thème de l’enfance lorsque le COSU vous a commandé une œuvre ?

Lorsque le COSU m’a passé commande, Frédéric Pineau m’a présenté la thématique du concert « Enfance », en m’orientant plus particulièrement vers la seconde partie du programme, consacrée au développement de l’enfant qui grandit, entouré et accompagné par ceux qui l’aiment. Cela m’a immédiatement fait penser à un poème du recueil Le Rapt de la poétesse franco-syrienne Maram al-Masri, duquel émane une atmosphère très douce et rassurante. Même si grandir n’est pas toujours simple, j’avais envie d’évoquer une image optimiste de l’enfance.

Pourquoi avoir choisi un poème de Maram al-Masri ? Que représente-t-il pour vous ?

J’ai choisi assez spontanément le cinquième poème de l’un de ses recueils. Il évoque un enfant qui grandit à travers la métaphore d’un canard un peu maladroit qui finit par galoper fièrement comme un cheval. J’aime beaucoup ce regard à la fois amusé et complice du parent qui observe son enfant apprendre à marcher, en titubant. Le vers qui me touche le plus est celui-ci : « On tombe, on se relève, c’est ainsi la vie mon petit galopin ». Il exprime une idée très belle de la construction de soi : accepter de se tromper, d’hésiter, d’échouer, et recommencer.

Quelles ont été vos inspirations musicales pour la pièce Comme un canard ?

Je me suis notamment inspirée du Circle Song (chant en cercle), une pratique vocale sans partition qui repose sur la répétition et la transformation de motifs mélodiques. Dans cette pièce, j’ai utilisé la répétition comme procédé d’écriture, en construisant des motifs qui se répètent et évoluent progressivement au fil des mesures.

Beaucoup d’effets présents dans la pièce sont également inspirés du Vocal Painting. Il s’agit d’une pratique chorale improvisée où la cheffe ou le chef dirige à l’aide d’une sorte de « langue des signes », composée de gestes ayant chacun une signification précise. Certains effets que l’on entend dans la pièce sont typiques de cette pratique : des glissandos d’accords, des modulations soudaines, ou encore des notes piquées qui se transforment en notes liées.

En tant que compositrice et cheffe de chœur, comment avez-vous abordé votre première rencontre avec le Chœur Sorbonne Université en janvier, lors d’une séance de travail consacrée à votre composition ?

J’aime beaucoup rencontrer les chœurs qui travaillent sur mes pièces, notamment pour éclaircir certains choix d’interprétation qui ne sont pas toujours évidents à la seule lecture de la partition. Lors de cette rencontre, j’ai cependant rapidement constaté que Frédéric Pineau avait très bien saisi mes intentions musicales et qu’il jouait pleinement son rôle de médiateur pour les transmettre aux choristes.

J’ai aussi senti que le chœur s’était déjà approprié la pièce, ce qui est pour moi très important en tant que compositrice : j’aime que l’œuvre ne reste pas seulement celle de son autrice, mais qu’elle devienne véritablement celle du chœur qui l’interprète. J’ai également été impressionnée par le niveau de l’ensemble. C’était une vraie chance de pouvoir entendre la pièce en entier après seulement une heure et demie de travail.

De quoi êtes-vous la plus satisfaite dans votre pièce ?

Je suis heureuse d’avoir pu intégrer dans l’écriture des inspirations comme le Circle Song - qui est un procédé encore peu usité dans la musique écrite, que j’ai pu étudier au Danemark - et de voir comment mon langage musical évolue au fil de mes expériences. Ce qui m’a surtout touchée, c’est de voir que les choristes prenaient du plaisir à chanter la pièce. Dans mon travail de compositrice et d’arrangeuse, la notion de plaisir – aussi bien pour les interprètes que pour le public – est essentielle. Voir les choristes s’enthousiasmer dès la première répétition a été, je crois, ma plus grande fierté.

Quels sont vos projets musicaux à venir ?

Je prépare actuellement la prochaine saison de mon ensemble VOX POP, qui aura pour thématique « la nature », à la fois au sens de l’environnement et de la nature humaine. J’écris de nombreux arrangements pour ce programme.
Je continue également à mener de front mes projets musicaux et la fin de mes études. Je rédige en ce moment un mémoire consacré au Vocal Painting et à la manière dont cette pratique peut renforcer à la fois la cohésion musicale et la cohésion humaine au sein des chœurs.

J’ai hâte de pouvoir bientôt clore ce chapitre d’étudiante et de me consacrer pleinement à mes projets musicaux, en tant que choriste, cheffe de chœur, arrangeuse, enseignante et compositrice.